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#26 Nino Ferrer – La maison près de la fontaine (1972)

Quelque chose s’est passé, c’est forcé. Ce terrain n’a pas toujours été vague, mes pensées non plus. Je passe pourtant aujourd’hui sur cette terre comme un alien amnésique. Chaque petite trace ou empreinte au sol semble me mettre sur la trace d’une enfance disparue. Mais cette enfance a-t-elle réellement été la période enchantée que j’imagine encore aujourd’hui, en marchant sur ce revêtement tout crotteux ? Je suis un détective qui ne sait plus si la recherche du criminel qu’il poursuit a encore du sens. Je suis un chat de gouttière à qui on aurait coupé les moustaches.

Paroles et musique : Nino Ferrer

Où trouver la piste ? : piste 5 sur 8

Durée de la piste : 3 min 46 s

Album : Métronomie

Label : Riviera

Sortie : 1972

Enregistré à : studio CBE, Paris

La piste en une punchline : « La maison près des HLM a fait place à l’usine et au supermarché. Les arbres ont disparu, mais ça sent l’hydrogène sulfuré. »

00.05’s : Un mélange rare d’orgue Hammond et de chants d’oiseaux, concerto pour rouge-gorge, triangle et cymbales en ré mineur.

00.25’s : Surprenant cri d’animal venant de la campagne obscure se révélant finalement être le son d’une trompette qui introduit tout de suite une ambiance très jazzy dans le morceau.

00.45’s : La voix douce de Nino se pose sur ce terreau musical étrange, et rapidement c’est une véritable ballade de troubadour-dandy rétro-pop et fataliste qui commence, accompagnée d’une élégante guitare sèche. Les oiseaux chantent encore. « On allait à la pèche aux écrevisses avec monsieur le curé.»

2:34’min : « La maison près des HLM a fait place à l’usine et au supermarché. » C’est en chœur que le dernier refrain de la chanson est scandé. On est perturbé par cet entrain enthousiaste à l’oreille venant accompagner la description d’une actualité désenchantée.

photo : Pietro Pascuttini

Nino métronome

Veuillez lire attentivement cette notice avant d’écouter cette piste car elle contient des informations importantes pour vous. Gardez cette notice, vous pourriez avoir besoin de la relire. Cette piste vous a été personnellement prescrite. Ne la faites pas écouter à quelqu’un d’autre. Si vous ressentez un quelconque effet indésirable, baissez le volume. 

Dans quel cas cette piste peut-elle être écoutée ? 

Avant une exploration puissante d’un passé oublié.

Comment écouter cette piste ?

En marchant dans la campagne un brin de fenouil au bec.

Comment se fringuer pour écouter cette piste ? 

Ne vous fringuez pas.

Que manger ou boire en écoutant cette piste ? 

N’importe quel breuvage ou aliment pouvant s’apparenter à votre madeleine de Proust.  

Quels sont les effets indésirables éventuels  ?

Nostalgie prégnante de l’enfance qui vous fera regretter l’époque de la 1G.

Peinture de Claude Verlinde, Le Métronome

La pochette est une peinture surréaliste de Claude Verlinde acquise par Nino Ferrer, s’intitulant « Le Métronome ». Elle représente une colline en forme de terrain vague qui borde une ville qu’on aperçoit en contreplan. Le genre d’endroit qu’on nommerait aujourd’hui « suburbain » : ce n’est plus vraiment la ville, mais ce n’est encore pas la campagne. Sur la gauche, un arbre nu masque ses entailles avec de grossiers sparadraps. A son sommet, il tire vraiment la gueule. Et puis sur le terrain vague, un homme à tête d’ours, en costume de ville, hagard, la cravate dénouée, un métronome sur la tête, une fille à son coude. Sur la boue dure du terrain vague, une multitude de clous, plantés là, sans raison. Et puis, en arrière-plan de ce sol marron et glauque, sur la gauche, on distingue comme un cratère de Lune. Finalement, sommes-nous face à une Terre qui part en cacahuète, une société sans queue ni tête, ou un mystérieux astre qui aurait atterri là, en plan ? Météorite ou délabrement ?

Hydrogène sulfuré

« Les arbres ont disparu, mais ça sent l’hydrogène sulfuré.»

L’hydrogène sulfuré (H2S) est un gaz incolore, composant naturel du pétrole, à odeur caractéristique d’œufs pourris. Il se dégage des matières organiques en décomposition ou lors de l’utilisation du souffre et des sulfures dans l’industrie chimique. Étant plus lourd que l’air, il s’accumule dans les parties basses non ventilées. travail-emploi.gouv.fr

photo : Pietro Pascuttini

It’s raining again

  • Représentant tubesque du rythm’blues en français avec ses morceaux burlesques Mirza et Le Téléfon, Nino Ferrer est associé toute sa vie à ses succès dansants aux paroles loufoques et finit par en souffrir. Au début des années 1970 pourtant, Ferrer s’essaie à de nouvelles influences. Il écrit des chansons aux thématiques plus mélancoliques, sérieuses et engagées. Musicalement il s’oriente vers des formats plus longs, tirant vers un folk/rock progressif. « La musique c’est un univers à trois dimensions. Avec une demi-heure ou quarante minutes de musique qu’on peut avoir sur un 33 tours, on peut vraiment faire rentrer quelqu’un dans un univers ». Formule 3, FR3 : émission du 11/04/1975
  • Album au parti pris indéniable, œuvre déroutante, ovni dans le paysage de la chanson française de l’époque, Métronomie attaque sans fard la société du consumérisme et témoigne d’un écologisme précurseur avec la chanson « La Maison près de la fontaine » qui rencontre le succès et montre Nino Ferrer sous un nouveau jour. Dans cette chanson, il évoque à la fois son enfance et une certaine France qui disparait. Malgré le succès de ce tube, l’album est néanmoins un échec commercial et contrarie Ferrer qui espérait bien à travers ce disque casser son image de chanteur burlesque. Il explique « Au début des années 1970, j’ai découvert que des anglais et des américains faisaient ce qu’on appelle des concept-albums. Ça a donc été une révélation pour moi, je crois même me souvenir qu’il s’agissait du groupe Blood, Sweat and Tears au début des années 70. C’est comme ça que j’ai fait mon premier concept-album qui s’appelait Métrononomie. On en a extrait une chanson qui était « La maison près de la fontaine » mais le reste de l’album a été jeté. Et je me suis rebellé à ce moment-là parce que c’était un bel album. » France Culture, Une vie une œuvre, 2011
  • Dans les années 1970, Nino Ferrer quitte Paris. A cette époque, ce choix est précurseur pour un chanteur parisien. « Beaucoup de médias pensaient alors qu’il s’était retiré de la chanson. Non il ne s’était pas retiré, il était simplement parti vivre ailleurs qu’à Paris. C’est comme si les médias lui en voulaient un peu d’être parti. Et ils essayaient toujours un peu de lui refaire faire des « Téléfon », des « Mirza », de lui coller une étiquette. Nino avait alors vraiment ce sentiment d’incompréhension. » témoigne Diane Veret, musicienne et choriste de Ferrer. France Culture, Une vie une œuvre, 2011
  • Artiste multi-médium, Nino Ferrer peint, son passe-temps favori en dehors de la musique. « Pour moi la création reste la fonction cérébrale la plus séduisante. Il se trouve que depuis toujours je suis poussé à traduire en langage artistique les émotions qui me bouleversent.»
  • Christophe Conte, biographe de Nino Ferrer décrit sa « schizophrénie artistique ». « Il était burlesque et il avait en même temps une profonde envie d’appartenir à la culture, d’inscrire son travail dans quelque chose de plus profond et sérieux. […] Il a réussi à être à la fois un personnage burlesque et chantant des chansons magnifiques que les gens reconnaissent comme des classiques aujourd’hui. » Malgré tout cela, Ferrer ne se satisfait jamais de sa reconnaissance, n’aime pas ses tubes. « Il se saborde en permanence, il s’autodétruit. » France Culture, Une vie une œuvre, 2011
  • Dans ce petit reportage diffusé sur FR3 en 1975, Nino Ferrer nous accueille dans l’intimité de sa maison et de son studio d’enregistrement personnel. Il revient notamment sur l’origine de son grand succès « Le Sud » : « C’est n’importe où dans le monde. C’est un endroit où on est bien. Un endroit où on a la paix, le calme, où l’on est avec des gens qui vous aiment bien. Et c’est comme si le temps s’était arrêté. Il ne se passe rien. »
  • « Il y a trop de voitures, il y a trop de voitures, c’est tout, il y a trop de voitures quoi! » Nino Ferrer expose son avis sur Paris en 1993, alors qu’il expose ses toiles de peinture dans la capitale. « La vie est complètement géniale, même si l’avenir est très très sombre. »
  • Nino, le mal entendu, émission de radio d’une heure plongeant au cœur de l’œuvre et la vie de Ferrer.
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La maison près de la fontaine
Couverte de vignes vierges
Et de toiles d’araignée
Sentait la confiture et le désordre
Et l’obscurité
L’automne
L’enfance
L’éternité

Autour il y avait
Le silence
Les guêpes
Et les nids des oiseaux

On allait à la pêche
Aux écrevisses avec monsieur l’curé
On se baignait tout nus, tout noirs
Avec les petites filles
Et les canards

La maison près des HLM
A fait place à l’usine
Et au supermarché
Les arbres ont disparu, mais ça sent l’hydrogène sulfuré
L’essence
La guerre
La société
C’n’est pas si mal
Et c’est normal
C’est le progrès


par Simdo

Références :

https://www.franceculture.fr/emissions/une-vie-une-oeuvre/nino-le-mal-entendu-nino-ferrer-1934-1998

Formule 3, FR3 : émission du 11/04/1975, INA

https://le-drone.com/lire/blog/comment-nino-ferrer-a-invente-le-psychedelisme-a-la-francaise/-u91100

http://fp.nightfall.fr/index_13015_nino-ferrer-metronomie.html

https://www.francebleu.fr/emissions/le-label-bleu/picardie/l-album-metronomie-de-nino-ferrer-en-vinyle

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