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🔥 Arnaud Dumatin du groupe Institut « Il faut que je sente que mon premier jet de chanson touche en moi une corde sensible. Â»

Dans son troisième album L’Effet waouh des zĂ´nes cĂ´tières, le groupe Institut, menĂ© par Arnaud Dumatin, Emmanuel Mario et Nina Savary, dĂ©voile un nouveau chapitre d’une oeuvre globale qui dĂ©peint avec intensitĂ© la confrontation entre froideur factuelle et chaleur des expĂ©riences sensibles du monde post-annĂ©e 2000. Le dĂ©cor est posĂ© : nous nous trouvons pris par la houle de courants oniriques prenant pourtant leur force dans une actualitĂ© observable.

Entretien en prĂ©sentiel …


Piste 1 : Bonjour Arnaud, et merci de ton temps pour discuter du dernier album de ton groupe “Institut” L’effet waouh des zones cĂ´tières.

Quand on Ă©coute les trois albums en date d’Institut, et en particulier ce dernier, ils nous Ă©voquent vraiment un monde de souffrance, de brutalitĂ©,  en soubassement d’un monde froid, lisse et aseptisĂ©. Ils nous dĂ©crivent un monde moderne cachant une terrible violence. Comment t’y es tu pris pour traduire tout ça ?

Arnaud Dumatin : Effectivement c’est une analyse assez juste. C’est un peu mon ressenti, je pense que je ne suis pas le seul à avoir l’impression de vivre dans un monde de plus en plus compliqué et froid, avec des règles qui se sur-ajoutent aux règles. Je pense également au contexte architectural, urbanistique, qui est de plus en plus uniforme. Quand on se déplace dans une ville moyenne, on s’aperçoit que les quartiers périphériques se ressemblent tous. Que ce soit des villes nouvelles ou des extensions de villes anciennes, il y a vraiment un phénomène d’uniformisation. Et de fait, on sent que les lieux de vie en commun ont tendance à être de plus en plus aseptisés. La situation que l’on vit aujourd’hui renforce ce ressenti, en créant un repli sur la sphère intime qui peut être douloureux.

Le monde que je décris est un monde de plus en plus complexe avec une présence de plus en plus forte de la technologie qui n’est pas du tout libératrice, bien au contraire. Cette intrusion est une forme de violence qui s’est renforcée dans le contexte actuel, avec le traçage numérique notamment, laissant craindre des dérives, un recul progressif des libertés publiques et individuelles.

Je suis donc d’accord avec cette vision d’un univers aseptisé à l’intérieur duquel il y a la violence et où les deux se confrontent. Il y a une violence externe et une violence inhérente à la nature et aux rapports humains.

Est-ce que l’envie de dĂ©noncer ces aspects Ă©tait Ă  la base de la crĂ©ation du groupe ? Et aussi, on a pu lire que le nom du groupe venait de l’Institut Français (NDLR : Ă©tablissement public opĂ©rateur du ministère chargĂ© des Affaires Ă©trangères et du ministère chargĂ© de la Culture pour l’action culturelle extĂ©rieure de la France). Dans votre album, vous parlez Ă©galement de grandes figures de pouvoir actuel (Jeff Bezos, Jair Bolsonaro…). Pour vous, cette violence s’exprime par les grandes institutions mais aussi par ces grandes personnalitĂ©s du pouvoir  ?

Oui, c’est comme si les chansons étaient plongées dans une espèce de bocal dans lequel on n’est absolument plus maître de notre destin. Il y a bien cette dimension là qui ressort avec ces figures institutionnelles dont tu parles.

Mais il y aussi beaucoup d’ironie, tout n’est pas à prendre au premier degré, loin de là, surtout dans la chanson évoquant Jair Bolsonaro d’ailleurs (“Des échanges vraiment cul”). L’absurde est très présent dans mes chansons, dans ce que j’aime lire également. Il y a un certain recul, tout n’est pas à prendre de plein pied.

Cela dit, oui, il y a cette dimension politique bien qu’il n’y ait aucun discours politique clair dans l’album parce que ce n’est pas mon rĂ´le. Mais je dĂ©cris une forme de dictature larvĂ©e. La chanson qui ouvre notre album prĂ©cĂ©dent dĂ©crit par exemple une sociĂ©tĂ© de contrĂ´le, et une forme de solitude aussi (NDLR : la chanson “Ici aussi” sur l’album “SpĂ©cialiste mondial du retour d’affection”). Car  cette dictature atomise, elle contribue Ă  dĂ©truire les rapports humains.  C’est un sujet que je trouve intĂ©ressant Ă  traiter.

Dans le morceau “Je suis dans le Data”, ce qu’on a ressenti, c’est le contraste entre un monde sensoriel (ndlr : “j’embrasse une inconnue dans l’espace fumeur”) et un monde industriel numérique (“je suis dans la data”). Cela nous a particulièrement touchés parce qu’on passe en un instant d’un univers romantique à un réalisme contemporain très froid.

Sur cet album j’avais envie de repartir sur plus de mĂ©lodies chantĂ©es, et ce morceau en est un exemple. Il  pourrait bien ĂŞtre un slow. Ça se ressent avec son tempo, une batterie très seventies, des sonoritĂ©s assez chaudes avec une basse un peu lascive, et aussi la voix de Nina qui est très sensuelle. Le texte est un contrepoint. Ce qui m’intĂ©resse, c’est d’entrechoquer la forme et le fond. La mĂ©lodie voix est donc assez affirmĂ©e mais on y prononce des paroles assez froides.

“Je suis dans la data” raconte une histoire d’amour naissante avec un malentendu dès le dĂ©but  parce que le personnage masculin fantasme sur une fille qu’il croit ĂŞtre actrice et Ă  qui il trouve une ressemblance avec Jane Fonda. Il dĂ©chante ensuite vite car la fille lui dit qu’elle ne l’est pas du tout, et qu’elle travaille “dans la data”. Et il se retrouve alors subitement dans une histoire d’amour très cadrĂ©e.

Il y a ensuite beaucoup d’ironie dans la libération évoquée à la fin de la chanson, quand les paroles évoquent le fait de redevenir soi-même. C’est ici tout l’inverse qui est à comprendre. Il n’y a pas du tout de libération. On veut cadrer les choses tout le temps, et c’est le travail des data analysts finalement, qui contribue non pas à se libérer mais au contraire à s’aliéner encore davantage. Et le thème de l’aliénation est présent dans toutes les chansons de l’album.

Tu parles de la batterie très seventies, c’est vrai qu’aux niveaux de la musique et des textes il y a une sorte de mélancolie, une nostalgie d’une époque passée. Un passé qui précéderait un basculement dans cette modernité dont on parle depuis le début de l’interview. On pense ici en particulier aux paroles “Ca te plaît que tout bascule si vite ?” dans le morceau “Prenez soin de vous”. Tu es nostalgique de ce passé ?

Avec Emma (ndlr : Emmanuel Mario), on a vĂ©cu les annĂ©es 70 quand on Ă©tait enfants. En mĂŞme temps aujourd’hui je suis bien dans mon Ă©poque, je me suis bien acclimatĂ©, il n’y a aucun problème par rapport Ă  ça. Mais c’est vrai qu’on a beaucoup rĂ©gressĂ© sur un grand nombre de points. Il y a eu beaucoup de progrès techniques et scientifiques Ă  plein de niveaux, mais il y a eu aussi une forme de recul. J’ai la nostalgie en effet de l’époque oĂą on pouvait fumer dans les bars, mĂŞme si je ne fume pas… C’est un exemple pour dire qu’il y avait beaucoup plus de choses possibles. Il y a une politique hygiĂ©niste de plus en plus prĂ©gnante, c’est une tendance mondiale. Moi, ça ne me plaĂ®t pas. 

Donc oui, il y a une forme de nostalgie, mais ce n’est pas uniquement cela, et ça ne me poursuit pas tous les jours. MĂŞme si lĂ  en ce moment, ce qu’on vit depuis un an est quand mĂŞme assez violent, je suis quelqu’un qui vit tout Ă  fait son Ă©poque. Il y a donc peut-ĂŞtre aussi une forme d’ambiguĂŻtĂ© dans cette nostalgie.

Tu parles de la politique sanitaire que l’on vit en ce moment-même. On a pu lire suite à une de tes interviews que tu as réécrit certains textes depuis le début de cette situation sanitaire. A quel point les textes ont-ils été remaniés par le contexte actuel ?

J’ai commencé à écrire cet album il y a trois ans et on avait décidé de faire une première session d’enregistrement chez Emma et Nina. J’avais là à peu près la moitié de mes morceaux. Après, j’ai continué à écrire et j’avais quasiment tout l’album au moment où on a été confinés en mars 2020. Et puis pendant cette période on a écrit de nouveaux morceaux. Je pensais sortir un EP 4 titres avec, mais finalement on a décidé de les ajouter à l’album. J’ai réécrit aussi certains bouts de textes en faisant allusion à la période actuelle, mais ces paroles restaient assez proches des thématiques du reste de l’album. En fait il n’y a que trois morceaux dans cet album qui parlent de ce qu’on vit actuellement, avec les nouvelles terminologies et éléments de langage qui sont apparus à l’occasion de cet épisode sanitaire.

© Philippe Lebruman

On pense notamment au morceau “Prenez soin de vous” qui pourrait être l’élément de langage de l’année 2020, tant il nous a été ressassé.

Ce qui m’intéresse beaucoup, c’est de travailler sur les éléments de langage qui viennent de la communication politique ou de la communication commerciale, et qui envahissent toute les sphères. Je pense par exemple au terme “distanciel” dans la chanson “On se voit demain”. Ce sont des termes atroces mais qu’on utilise aujourd’hui dans le boulot ou plus généralement dans le quotidien. Je pense aussi au titre instrumental “Belle journée, bien cordialement”. On ne disait jamais “belle journée” il y a un an ou deux, en tout cas je n’en ai pas le souvenir. Et tout d’un coup on finit tous nos mails par “belle journée”, sans doute sans qu’on n’y ait prêté attention… Ce sont ces sortes de clichés qui m’intéressent en fait.

Et comment ces clichés se figent à un moment donné, comment ces nouveaux procédés de langage se solidifient pour devenir une norme ?

Oui et c’est quelque chose qui s’insinue. Et si on n’y veille pas, on finit par avoir un langage standardisé. C’est une forme de normalisation un peu navrante car elle appauvrit le langage.

Dans tes textes, on retrouve beaucoup le champ lexical de l’entreprise. Ce qui est exprimé semble très intériorisé voire personnel. Pourquoi as-tu eu autant envie de faire ressortir cela ?

Je travaille moi-mĂŞme pour un festival de cinĂ©ma donc je suis assez loin de ces codes d’entreprise. Mais dans mon travail, je rencontre plein de gens très diffĂ©rents et je suis amenĂ© Ă  remplir des dossiers, des tableurs, faire des demandes de subventions… Je rencontre aussi des chefs d’entreprises, des assureurs, des banquiers … Je suis confrontĂ© Ă  plein de milieux professionnels diffĂ©rents, ce qui me fascine parce qu’on sent  que beaucoup de travailleurs sont dans une sorte de carcan.

Je suis donc plutĂ´t “observateur”, je vais voir sur les sites internet des boĂ®tes comment les choses sont prĂ©sentĂ©es. L’évolution du monde du travail en gĂ©nĂ©ral, je la trouve assez fascinante. Il m’intĂ©resse de voir comment les gens ne se sentent pas bien avec mĂŞme si en mĂŞme temps ils n’ont souvent pas le choix. Ils sont obligĂ©s d’adopter des codes parce qu’on leur demande, et en mĂŞme temps ils ne se posent plus de questions parce que ça fait partie d’un  mode de fonctionnement.

Sur le premier album, j’avais écrit une chanson sur l’imprimante (NDLR : “Installation Imprimante”) suite à des relations continues avec des représentants commerciaux. On sentait que ces derniers étaient pressurisés, d’ailleurs il y avait un turnover incroyable dans leur entreprise. On ne voyait jamais les mêmes mecs, et on sentait qu’ils n’étaient pas du tout épanouis dans leur boulot. C’était dur pour eux car ils devaient faire du chiffre sans doute, et même physiquement on sentait qu’ils n’étaient vraiment pas bien. Donc oui ce monde je le côtoie, mais je ne le vis pas au quotidien.

Il y a une part d’intime dans mes chansons mais aussi souvent une double lecture. Il peut y avoir une chanson avec un premier niveau de lecture qui raconte une histoire sentimentale, et un second niveau qui parle de toute autre chose : du cynisme ambiant, d’un contexte politique plus large… Quand j’écris des chansons, il m’intéresse de faire en sorte qu’elles ne soient pas univoques. L’idée c’est par exemple de parler du monde de l’entreprise mais aussi d’autre chose, car sinon je m’ennuie.

Dans le morceau “AllĂ´ performance bonjour” par exemple, quel est le double sens en dehors du monde du travail  ?

C’est une chanson qui parle de l’entreprise en première lecture, mais aussi beaucoup de solitude, des relations humaines qui ne sont souvent plus qu’à distance . Elle parle du monde d’aujourd’hui, de comment faire pour se préserver des virus, et surtout de la souffrance au travail. Ce dernier thème était déjà évoqué dans notre premier album, dans la chanson “Gardien de la paix”.

La souffrance au travail est une des thématiques que j’aime aborder. Le travail c’est quelque chose qui n’est pas toujours épanouissant, en tout cas moi je n’ai pas l’impression de me réaliser à travers le travail, ça ne me suffit pas du tout. Mon vrai travail finalement, c’est écrire des chansons, c’est comme ça que j’arrive à m’exprimer le mieux.

« Il n’y a pas de positionnement politique très clair. La visée première est de toucher les gens. »

Ce qui nous a beaucoup intĂ©ressĂ© dans votre biographie, c’est quand vous Ă©crivez que vous  fuyez “les sirènes du shoegaze”. Quand on Ă©coute l’album, on ne retrouve en effet pas du tout cette ambiance cotonneuse et rĂŞveuse du shoegaze mais un discours très clair et brutal, très factuel, sans sentiment, presque institutionnel pour reprendre le nom du groupe. Est-ce voulu d’utiliser ces mĂŞmes techniques d’Ă©nonciation froides, ces mĂŞmes armes que vous dĂ©noncez par la mĂŞme occasion ?

J’aime ce cĂ´tĂ© rĂ©aliste et “documentaire” un peu froid, ça me touche finalement. Il y a un cĂ´tĂ© très factuel dans ce que l’on raconte dans les chansons, mais j’espère Ă©galement qu’elles ne sont pas apprĂ©hendĂ©es uniquement de manière intellectuelle et qu’elles peuvent donc toucher les gens. Car cela reste de la chanson et de la musique. On utilise ces mĂŞmes armes du langage Ă  des fins intellectuelles pour leur cĂ´tĂ© “dĂ©nonciation”, mais cette dĂ©nonciation reste large. Il n’y a pas de positionnement politique très clair non plus. La visĂ©e première est de toucher les gens.

On peut Ă©galement toucher les gens par la musique, et Ă  ce propos on a pu voir que tu cites l’atmospheric dub, l’acid rock en parlant d’Institut. Selon nous il y a aussi quelque chose d’assez punk et coldwave.  Quelles ont Ă©tĂ© les influences par rapport Ă  la musique que tu  composes pour le groupe ?

En général, dans les communiqués de presse je fais exprès de citer des références qui sont loin de moi pour brouiller les pistes. De cette manière, les gens peuvent écouter mes chansons et se faire leur propre opinion.

Quand je crĂ©e une chanson je ne pense pas Ă  un style en particulier. J’écoute beaucoup de chansons de manière parfois rĂ©currente. Par exemple j’écoute Nick Drake depuis très longtemps. Ou encore la poĂ©sie sonore d’Anne-James Chaton. J’aime beaucoup le travail de ce dernier.  Je ne me rĂ©clame pas de son Ĺ“uvre, mĂŞme s’il y a une forme de “cousinade” avec ses textes car il s’inspire du monde d’aujourd’hui en recyclant par exemple des articles de presse et des tickets de caisse.

Finalement, j’essaie d’élargir mon spectre musical au maximum. J’écoute beaucoup de musiques de films, du jazz, de la chanson française, du hip-hop… J’ai beaucoup écouté le dernier album de Destroyer, qui fait partie des groupes que j’aime bien au même titre que Beach House, ou encore Clipping en hip-hop.

Ce ne sont pas forcément des musiques qui me ressemblent, et Emma (NDLR ; Emmanuel Mario) écoute encore des choses très différentes. On n’a pas la même culture musicale, mais c’est justement ça qui est intéressant.

« Ce qui m’intéresse c’est que chaque signifiant dans la photo raconte quelque chose dans une forme d’entrechoquement avec le titre de l’album et le nom du groupe, autant pour brouiller les pistes que pour enrichir le propos. »

Ce qui nous a beaucoup frappé en écoutant cet album et tous les albums d’Institut c’est leur dimension visuelle et cinématographique qui se dégage fortement, à la fois sur la pochette et dans les paroles. On est instantanément posé dans un décor. On n’a pas pu s’empêcher de penser au film Holy Motors de Leos Carax d’ailleurs, par rapport à cette confrontation abrupte au monde moderne et standardisé.

Je suis tout à fait d’accord avec vous. Holy Motors est en effet un film important et que j’ai beaucoup aimé. Je n’y ai pas vraiment pensé quand on a conçu la pochette de l’album, mais inconsciemment ça a certainement joué.

Je travaille avec le mĂŞme photographe depuis le dĂ©but du groupe, Elie Jorand , qui est un ami. Et on Ă©change beaucoup avant les sessions photo. On rĂ©flĂ©chit aux thĂ©matiques des chansons, on fait du repĂ©rage, on construit ensemble ce que va ĂŞtre la pochette. Et il y a une forme de sĂ©rie et un fil conducteur qui se dĂ©gage quand on regarde toutes les pochettes d’Institut. Ce sont toujours des plans larges et on se situe en gĂ©nĂ©ral dans des environnements pĂ©riurbains, avec des personnages perdus dans un environnement assez inhospitalier,  qui crĂ©e une forme d’écho aux chansons.

Mais ces pochettes ne sont pas simplement illustratives. Ce qui m’intĂ©resse c’est que chaque signifiant dans la photo raconte quelque chose dans une forme d’entrechoquement avec le titre de l’album et le nom du groupe, autant pour brouiller les pistes que pour enrichir le propos. En l’occurrence sur la pochette de L’effet waouh des zones cĂ´tières il n’y Ă©videmment aucune “zĂ´ne cotière”. On voit un groupe de personnes. On ne sait pas trop ce qu’ils font lĂ . C’est mystĂ©rieux. Ils sont de dos, ils sont entourĂ©s par deux chasseurs. Cela suscite pas mal de questions, et c’est ce qui m’intĂ©resse : ne pas tout livrer. Un peu comme dans les chansons d’ailleurs, qu’on  puisse y dĂ©couvrir de nouvelles choses au fil des Ă©coutes, sans rĂ©ponse immĂ©diate.

Il y a pas mal de télescopages dans cette pochette et une dimension cinématographique en effet. Ce qu’elle montre est une extension urbaine prise à Rennes, ma ville d’origine. Je ne reconnais plus du tout cette ville. Quand j’y vais, je pourrais être n’importe où finalement. On se situait en l’occurrence dans un quartier entre campagne et ville avec ces nouvelles grandes tours, à côté de la rocade, et il y a encore trois ou quatre ans, c’était la campagne. C’est donc encore la campagne d’un côté et en même temps c’est la ville qui envahit tout.

Et les chasseurs sont là sur la pochette pour évoquer ce côté rural ?

Oui, et il y a une dimension un peu anachronique. C’est comme s’ils avaient perdu leur territoire de chasse, qu’ils n’avaient plus de raison d’exister, dans leur monde finissant. On peut d’ailleurs noter une confrontation entre deux générations, avec un chasseur âgé à côté d’un jeune chasseur. Mais on peut aussi voir que ces deux chasseurs encadrent un groupe d’humains, et on ne sait pas trop s’ils sont leur gardien, ce groupe d’humains étant insérés entre le tertre devant eux et ces deux chasseurs. Il y a une sorte d’enfermement.

Ou alors ces deux chasseurs font partie intĂ©grante du groupe d’humains mais restent en retrait car ils sont un peu perdus. Perdus comme l’est ce groupe de gens d’ailleurs, Ă©voquant des  touristes en train de photographier ce monticule avec leurs smartphones.

« Je dĂ©velopperai des algorithmes pour t’aider Ă  ĂŞtre toi-mĂŞme. »

Extrait de la chanson d’Institut « Je suis dans la data »

Les barres d’immeubles ont l’air également perdues !

Oui. L’idĂ©e gĂ©nĂ©rale de la photo de l’album est de reprĂ©senter une humanitĂ© qui court Ă  sa perte, en faisant Ă©cho aux chansons. Mais très indirectement. L’idĂ©e n’était pas que ce soit simplement illustratif. Et quand on fait des clips, c’est la mĂŞme volontĂ©. Ces clips ne sont jamais dans l’illustration des textes mais toujours en dĂ©calage.

Ce qui m’intéresse, c’est vraiment le décalage. Parce que, même concernant la chanson française, je la trouve souvent très sérieuse, et alors ça ne me touche pas et ça me gène. Mais il y a aussi des choses que j’aime beaucoup. J’ai beaucoup apprécié les deux derniers albums de Thousand, parce que je trouve que les textes y sont très mystérieux, et ils sont musicalement très riches.

Pour en revenir aux images, je souhaite que l’image enrichisse et propose un autre niveau de lecture. C’est le cas pour le clip de Philippe Lebruman qui accompagne le titre “Je suis dans la data”. Son regard nous emmène dans un autre univers. On a tourné à la campagne. On y retrouve cette solitude des personnages, mais une solitude décontextualisée, que je trouvais très intéressante. Et on y ressent une vraie mélancolie.

Et il y a une vieille voiture de luxe qui Ă©voque encore une fois comme un passĂ© rĂ©volu …

Oui exactement, une voiture complètement déglinguée, que je trouvais intéressante dans la proposition de ce clip. Mais tout n’est pas encore une fois complètement réfléchi, on n’est pas dans une démarche toujours intellectuelle, il y a beaucoup de choses qu’on fait spontanément finalement. Que ce soit dans l’idée des clips ou dans l’écriture de mes chansons également, il n’y a pas de discours préétabli, tout s’écrit au fur et à mesure, et ce qui m’intéresse c’est cette spontanéité. J’essaie d’écrire mes chansons assez vite. Et si une chanson n’est pas écrite rapidement, dans une dimension ludique, finalement je la mets de côté. Ce n’est jamais laborieux. Ou alors, si ça le devient, c’est que j’estime que la chanson ne mérite pas d’être poursuivie.

Je ne suis pas quelqu’un de particulièrement spontanée dans la vie, et j’essaie de retrouver cette spontanéité justement quand j’écris des chansons. Quand je les écris, il faut qu’il y ait de l’humanité, il faut qu’il y ait du vivant, sans quoi la chanson rate sa cible.

A partir de quand te dis-tu que tu as terminé d’écrire une chanson et que tu peux l’enregistrer ? Quel est le déclic ?

Il y a plusieurs phases. En tout cas une chanson mĂ©rite d’exister quand je suis touchĂ© au moment de la chanter en guitare-voix, avant l’enregistrement. Il faut que je sente que ce premier jet de chanson touche en moi une corde sensible, sinon je passe Ă  une autre idĂ©e. Ensuite, j’enregistre une maquette chez moi et il faut que je retrouve cette mĂŞme Ă©motion de dĂ©part, au moment de la prise de voix surtout,  car j’enregistre d’abord les instruments jusqu’à ce que les arrangements se dĂ©gagent et que la structure soit Ă  peu près Ă©tablie. J’enregistre donc une prise de voix avec un texte presque dĂ©finitif. Et si la chanson me touche toujours Ă  ce moment-lĂ , c’est qu’elle est Ă©crite Ă  90%.

Je laisse ensuite tout reposer, je finalise les textes, et j’envoie ensuite le tout Ă  Emma (NDLR : Emmanuel Mario) qui commence un travail de rĂ©orchestration, ajoute des arrangements, modèle la production. Ensuite, on se renvoie des chansons, on dialogue et on Ă©change beaucoup, et il faut Ă  chaque fois que je sois touchĂ© par la chanson, sinon c’est très compliquĂ©.  Parce qu’une chanson, entre le moment oĂą tu commences Ă  l’écrire et le moment oĂą tu la mixes, la masterises, tu vas l’écouter plusieurs centaines de fois. Il faut donc qu’elle te porte, qu’elle continue Ă  te porter tout au long de ce processus d’écriture et de composition dont le moteur est l’émotion. Si il n’y a plus d’envie, il est inutile de poursuivre je pense.

C’est donc un aspect difficile Ă  saisir, mais c’est une sorte de plaisir assez indescriptible qui doit ĂŞtre prĂ©sent. En plus, nos chansons se terminent après un procĂ©dĂ© assez long. Avec Emma, on avance ensemble, on discute ensemble dans une relation de confiance et de bienveillance, et Ă  un certain stade on avance Ă  deux. Cela prend donc du temps, c’est assez chronophage, ça demande de l’énergie, donc il ne faut surtout pas que ce soit laborieux. Ce qui est bien, c’est qu’Emma lui-mĂŞme me nourrit, me redonne de l’envie sur des chansons, car il  y a parfois des phases de doutes. C’est la collaboration qui permet de tenir Ă  ce moment-lĂ .

Pour finir, je me déplace, je vais chez Emma, on enregistre des voix supplémentaires. Le tout forme un parcours très long, le temps passe entre les différentes périodes d’enregistrement. Entre une des périodes d’enregistrement qui était en juillet dernier et notre dernière période d’enregistrement en novembre, il s’est quand même passé plusieurs mois. Il faut de la patience.

Pour en revenir à la question, je décide aussi que le morceau est terminé par rapport à sa structure, son mix … Il y a aussi cinq ou six morceaux qu’on a enregistrés mais qui ne figurent pas sur l’album parce qu’ils se sont épuisés avec l’usure et au fil des différentes écoutes. Parce qu’ils n’ont pas mérité d’être sur le disque. On pourrait presque y voir une forme de darwinisme : ce sont les chansons qui le méritent qui existent.

A quel moment de ta vie as-tu ressenti le besoin d’exprimer les aspects que tu évoques avec Institut ?

J’ai commencé à écrire des chansons il y a longtemps, à l’âge de 16, 17 ans. Institut est mon projet actuel, mais j’avais un autre groupe avant (NDLR : Emma), avec lequel j’ai sorti deux albums. Le premier album était plutôt très différent d’Institut, dans un genre pop-rock.

J’ai pris l’écriture de chansons au sérieux très vite, ça m’a semblé être mon mode d’expression. Parce que j’écoute beaucoup de musique, parce que la musique est l’art qui me touche le plus, même si le cinéma et la littérature me touchent aussi beaucoup. Mais je ne me vois pas réaliser des films, ça ne me fait pas fantasmer, alors que la musique m’a toujours fait fantasmer : me retrouver sur une scène, devant des gens, composer un album …

Je trouve que c’est une expérience incroyable d’arriver jusque là parce que c’est beaucoup de boulot. Alors que je pars toujours la fleur au fusil en commençant à composer un album, en me disant “on enregistrera tout en un mois”, et je trouve finalement toujours que c’est très long. Long et super à la fois d’arriver au terme de ce processus de création.

Autant le premier album que j’avais composé plus jeune avec mon groupe s’était réalisé facilement, on l’avait enregistré en une semaine avec beaucoup d’insouciance, autant je crois que chaque album est aujourd’hui plus difficile à écrire pour moi. Dans la fabrication d’un album, je me pose aujourd’hui beaucoup plus de questions auxquelles je ne pensais pas avant. Et même dans sa réception, je me pose plus de questions aujourd’hui. Donc finalement, chaque album est plus difficile que le précédent.

Merci encore pour ton temps Arnaud. Pour finir cette interview, tu as le champ libre pour nous parler d’une chanson francophone que tu as envie de nous partager.

Difficile de retenir une seule chanson. « Sur mon cou Â», poème de Jean Genet mis en musique par HĂ©lène Martin, disparue très rĂ©cemment. J’aime aussi Ă©normĂ©ment la version d’Etienne Daho. Je peux l’écouter en boucle, tout y est magnifiquement triste.


Institut x L’effet waouh des zones cĂ´tières x paru le 5 mars 2021 (Rouge DĂ©clic)

Les pistes de l’album :

1. L’effet waouh des zones cĂ´tières
2. Je suis dans la data
3. On se voit demain
4. Prenez soin de vous
5. Un instant de plénitude
6. Avec un DJ barbu sous mdma
7. Belle journée, bien cordialement
8. Des Ă©changes vraiment cul
9. Allo performance bonjour
10. La combinaison de mes expériences
11. Comme un coach en Ă©veil de conscience

http://www.institut-bonjour.com

https://institut.bandcamp.com/

https://www.instagram.com/institutbonjour/

https://www.facebook.com/institut.derniereminute

Propos recueillis par Ryme et Simdo
Remerciements à Arnaud Dumatin et Morgane De Capèle

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