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đŸ”„ Françoiz Breut « J’essaye de mettre du fantastique et du fabuleux, mĂȘme quand il n’y en a pas. »

À l’heure de son septiĂšme album studio Flux Flou de la Foule sorti vendredi dernier, la prĂ©cieuse Françoiz Breut s’est-elle laissĂ©e emporter par les rapides ? Ces courants de plus en plus violents, de toutes sortes et pas toujours identifiĂ©es, qui, si on n’y prend garde, nous courbent l’Ă©chine et l’influx ? Rien n’est moins sĂ»r. AurĂ©olĂ©e de sa gouaille poĂ©tique que l’on prend toujours autant de plaisir Ă  Ă©couter, accompagnĂ©e par ses fidĂšles Marc MĂ©lia et RomĂ©o Poirier, Françoiz se tient en Ă©quilibre sur un fil de sonoritĂ©s Ă©lectroniques et de remous rythmiques. Une position de choix pour nous faire ressentir avec distance et Ă©lĂ©gance les agitations sensitives de nos quotidiens frĂ©nĂ©tiques.

Nous avons affrontĂ© le FFF (Flux Flou de la Foule) du 9Ăšme arrondissement de Paris en fin d’aprĂšs-midi pour y rejoindre Françoiz Breut, dans la rĂ©ception d’un hĂŽtel. Entretien flux-vial.


Piste 1 : Bonjour Françoiz ! C’est un plaisir de pouvoir discuter avec toi. Ton 7e album  “Flux Flou de la Foule” sort demain (ndlr : l’entretien a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ© jeudi 8 avril) , comment te sens-tu Ă  cette occasion ?

Françoiz Breut : En fait, c’est trĂšs bizarre, car c’est la seule fois oĂč je ne vais pas aller fĂȘter un de mes albums avec mes musiciens. Ça fait pourtant un an qu’on attend beaucoup cette sortie. 15 jours avant le premier confinement, on avait dĂ©jĂ  beaucoup de matiĂšre, on Ă©tait en train de finir le disque et on ne s’imaginait pas vivre un jour ce genre de situation. On aurait pu dĂ©jĂ  faire une fĂȘte lorsqu’on a terminĂ© l’album pour de bon en juillet, mais on ne l’a pas fait. Donc, Ă  chaque fois, on se demande quand  est-ce qu’on pourra le fĂȘter!

Je n’ai pas envie de dire que c’est triste parce que je ne pense pas que cette situation soit dĂ©finitive et on a tous envie que le cours normal des choses reprenne, mais pour l’instant on est super impatients de dĂ©fendre physiquement ce disque. Le disque sort et il est dĂ©jĂ  chouette d’avoir les rĂ©actions des gens qui l’ont achetĂ©, d’avoir ce rapport avec le public qui est quand mĂȘme prĂ©sent Ă  travers les rĂ©seaux sociaux et qui donne de l’énergie.    

Dans l’attente des concerts qui seront alors l’occasion de fĂȘter dignement cette sortie ?   

Oui, effectivement. Venir Ă  Paris, rencontrer des journalistes, des gens qui s’intĂ©ressent au disque, c’est dĂ©jĂ  quelque chose ! Mais je prĂ©fĂšre chanter, faire des concerts : dĂ©fendre ce que j’ai l’impression de savoir faire.

« C’est souvent vertigineux pour moi de construire mes morceaux. »

Flux Flou de la Foule est ton septiĂšme album. On a eu beaucoup de plaisir Ă  l’écouter. Ce qui nous a intĂ©ressĂ© aux premiers abords, c’est que comparĂ© Ă  ton avant-dernier album en date Zoo (2016) oĂč ton Ă©criture s’ancrait moins dans le rĂ©el, tu te confrontes davantage Ă  lui ici. Mais sans trop y plonger, comme si tu te tenais sur un fil au-dessus de lui. C’est aussi la pochette qui nous donne cette impression aĂ©rienne. Comment t’y es-tu prise pour parler du rĂ©el, mais d’une maniĂšre presque relaxante finalement ?

La poĂ©sie sert Ă  cela, Ă  mettre de la distance entre les choses. La rĂ©alitĂ© est beaucoup trop crue pour pouvoir s’y confronter directement. Il y a des cinĂ©astes qui y parviennent trĂšs bien, qui filment la rĂ©alitĂ© trĂšs crue. Moi je ne peux pas, c’est trop violent. Ce n’est pas que j’embellis le rĂ©el mais j’essaye d’avoir une distance avec lui. Je n’ai pas envie de donner des choses trop horribles Ă  Ă©couter (rires). En plus, je n’arriverais pas Ă  chanter avec des sanglots ou de la peur dans la voix, ce n’est pas possible pour moi. Donc j’essaye de mettre du fantastique et du fabuleux, mĂȘme quand il n’y en a pas.

En-dehors du fait d’utiliser une Ă©criture surrĂ©aliste et fantastique pour mettre de la distance, on perçoit un travail sur le son. On ressent comme des respirations sur cet album, qui proviennent parfois des sonoritĂ©s Ă©lectroniques qui l’accompagnent Ă  la production. Et les rythmes sont plutĂŽt flĂąneurs, comme si tu rĂ©ussissais Ă  t’approprier un rythme en parallĂšle au rythme du “floux flou de la foule”. C’est un aspect que l’on retrouve dans beaucoup de tes albums, mais encore plus dans celui-lĂ  nous trouvons. Tu recherches ce dĂ©calage ?

Absolument pas. En fait c’est souvent assez vertigineux pour moi de construire mes morceaux, et peut-ĂȘtre particuliĂšrement pour ce-dernier album, mĂȘme si en rĂ©alitĂ© depuis que j’écris je ne sais jamais oĂč je vais aller. Je me jette.

Parfois j’ai des mĂ©lodies que je chante avant. Ici par-exemple, Marc MĂ©lia a composĂ© le morceau “Juste de passage” aprĂšs ma requĂȘte auprĂšs de lui d’obtenir un rythme tribal, celui d’une course oĂč l’on a l’impression que les gens sont Ă  bout. Et il est arrivĂ© avec cette proposition musicale construite. Ce morceau en particulier n’a pas eu d’intervention d’autres musiciens, en comparaison Ă  d’autres morceaux de l’album qui ont Ă©tĂ© produits sur le mode de l’improvisation, tous ensemble.

Sur “Juste de passage”, comme je n’avais en plus jamais travaillĂ© avec Marc pour la construction d’un morceau, je suis arrivĂ© avec mon texte, j’ai posĂ© ma voix sur sa composition. Bien sĂ»r, il me donnait des petites indications pour apporter des variations mĂ©lodiques. Mais c’était trĂšs vertigineux donc. Je ne savais pas du tout oĂč j’allais.

Et d’autant plus sur les morceaux dont tu parles que tu as construit en improvisant ?

Oui tout Ă  fait. C’est le cas des morceaux “Mes pĂȘchĂ©s s’accumulent”, “MĂ©tamorphose”, “Comme des lapons” … Évidemment, ils ont quand mĂȘme Ă©tĂ© retravaillĂ©s par la suite, mais il y a eu un premier jet d’improvisation Ă  la suite duquel j’avais presque tout mon texte. Ensuite, il y a eu des Ă©volutions, des changements de mĂ©lodie 
 En tout cas, je n’ai pas eu conscience en les travaillant et les retravaillant de me construire un rythme parallĂšle.

Mais ton album a Ă©tĂ© en grande partie Ă©crit Ă  la premiĂšre personne, et on a eu le ressenti que le protagoniste en question a du mal Ă  se synchroniser avec le monde extĂ©rieur. Dans la chanson “Mon dedans Vs mon dehors”, tu Ă©cris “trop vite, tout va trop vite, trop vite. Tout s’accĂ©lĂšre. Mon dedans ne suit pas mon dehors”.  Pour poursuivre sur la question du rythme, c’est comme si ce protagoniste trouvait que le monde autour de lui allait trop vite et qu’il n’arrivait alors pas Ă  se sentir en harmonie avec son environnement.

Oui, c’est trĂšs bien dit, c’est tout Ă  fait cela! On arrive plus Ă  ĂȘtre en accord avec ce qui nous entoure, d’autant plus avec la situation que l’on vit depuis un an.

© Simon Vanrie

Sur le site PointCulture, un trĂšs intĂ©ressant article se consacre Ă  ton album et Ă©voque l’idĂ©e selon laquelle nous serions confrontĂ©es de nos jours Ă  une absence d’époque, de par le manque d’invariants nous permettant de nous situer, de piliers sur lesquels nous pourrions nous reposer, et la prĂ©dominance de flux de toutes sortes qui n’arrĂȘtent pas de s’accĂ©lĂ©rer.

On peut avoir une lecture nĂ©gative de cela, en regrettant cette rapiditĂ©, le manque de repĂšres qu’il induit. Mais une lecture plus positive peut nous pousser Ă  dĂ©celer dans tous ces flux divers une Ă©nergie salvatrice, ce qu’il peut se passer dans de grandes villes par exemple. Et c’est cette derniĂšre impression, trĂšs agrĂ©able et non-anxiogĂšne, que nous a donnĂ© l’écoute de ta chanson “Juste de passage”.  Quel est ton regard sur ce phĂ©nomĂšne ?

Il se situe entre les deux. Pour parler de la ville, elle peut te donner beaucoup d’énergie et t’en prendre aussi. J’aime vivre en ville parce que je suis entourĂ©e de gens, que je peux aller voir facilement. En mĂȘme temps, quand il y a trop de monde, je me sens complĂštement envahie, sans espace, sans respiration. Il faut donc rĂ©ussir Ă  trouver sa juste place lĂ -dedans.


Ce qu’on vit actuellement nous invite davantage Ă  nous pencher sur nos problĂšmes actuels comme le changement climatique, la pollution : que va t-on faire avec ces derniers ? Comment allons-nous rĂ©ussir Ă  vivre ? Comment les dĂ©cisions vont-elles ĂȘtres prises ? Et comme ce ne sont souvent pas nous qui pouvons prendre ces dĂ©cisions, Ă  par des petites, ce qui est trĂšs compliquĂ© est qu’on se sent trĂšs impuissant par rapport Ă  ce flux de l’économie capitaliste qui continue. On est dedans, on peut faire des petites choses, mais ce flux ne s’arrĂȘte pas.

L’article de PointCulture se termine par cette citation empruntĂ©e Ă  Bruno Latour : « On ne peut plus s’échapper, mais on peut habiter d’une autre façon le mĂȘme lieu, ce qui fait reposer l’acrobatie, comme dirait Anna Tsing, sur les nouvelles maniĂšres de se situer autrement au mĂȘme endroit. » On peut donc nĂ©anmoins se positionner face Ă  ce flux d’une maniĂšre diffĂ©rente ?  C’est ce que tu fais sur la pochette, oĂč tu te contorsionnes, et oĂč on a l’impression que tu vas lĂ©viter 


Si je reste comme sur la pochette longtemps, je vais avoir mal au dos (rires). Mais oui, il faut trouver la bonne position dans ce monde, trouver son Ă©quilibre.

« Il y aura peut-ĂȘtre Ă  un moment un nouveau point de fuite, mais pour l’instant on ne le trouve pas. On est comme derriĂšre un mur en plĂątre. »

Tu parles Ă  deux reprises d’absence de “point de fuite” dans tes paroles, dans les chansons “MĂ©tamorphose” et “La chute des damnĂ©s”.

Oui. On parle bien aujourd’hui de collapsologie. On a l’impression que ce sont des choses que nos dirigeants ne veulent pas entendre. Alors, il y a quand mĂȘme quelques petites actions qui se font mais on a tellement l’impression qu’elles sont complĂštement superficielles. Des scientifiques ont pourtant bien dĂ©montrĂ© que notre planĂšte est complĂštement Ă©puisĂ©e et qu’il faut se rendre Ă  cette Ă©vidence. Il y aura peut-ĂȘtre Ă  un moment un nouveau point de fuite, mais pour l’instant on ne  le trouve pas. On est comme derriĂšre un mur en plĂątre.

Dans l’avant-derniĂšre chanson de la l’album “Le fantĂŽme du lac”, l’histoire se solde par une disparition et un dĂ©cĂšs (“nul ne sait combien d’heures se sont Ă©coulĂ©es depuis que mon cƓur m’a lĂąchĂ©â€). On a l’impression que le corps du protagoniste se trouve sous l’eau et disparaĂźt petit Ă  petit face Ă  ce rĂ©el trop compliquĂ©.

Je me suis inspirĂ©e du tableau “OphĂ©lie” de John Everett Millais, dĂ©peignant une femme dans l’eau, vraisemblablement noyĂ©e, au-milieu des nĂ©nuphars et des fleurs. J’ai pu en parler avec une professeure d’histoire de l’art qui me disait que non, cette femme n’était pas noyĂ©e, mais flottait. J’aimais donc beaucoup ce tableau qui reprĂ©sentait la mort mais de maniĂšre trĂšs apaisĂ©e. Parfois, dans un grand moment d’épuisement, peut-ĂȘtre pas vous puisque vous ĂȘtes jeunes, on peut se dire : “ce serait peut-ĂȘtre mieux si j’étais morte, je suis fatiguĂ©e, je n’en peux plus”. Et donc, en voyant ce tableau, je me suis dis en la regardant : “c’est cool, elle est relax, elle n’a plus de soucis, elle est bien, elle va retourner Ă  la terre”. Ce tableau dĂ©peint en l’occurrence le personnage OphĂ©lie de la piĂšce Hamlet de Shakespeare.

Image dans Infobox.
John Everett Millais, Ophélie, 1851-52, huile sur toile, Tate National Gallery

AprĂšs ce morceau trĂšs imagĂ©, on termine ton album par le morceau “Mon dedans vs mon dehors” qui fonctionne peut-ĂȘtre comme une petite synthĂšse de l’album concernant le rapport au temps, avec notamment cette phrase “J’écrase du pied, le demi siĂšcle passĂ©â€. Tu as eu l’impression d’un basculement temporel rĂ©cent du monde qui t’entoure ?

Oui, mais Ă©galement par rapport Ă  mon Ăąge. J’ai eu cinquante ans au moment oĂč j’écrivais ce morceau. Et en me retournant sur ma vie, je n’arrivais pas Ă  me dire que c’était possible. Tout Ă©tait passĂ© beaucoup trop vite. On a le nez dans le guidon, on avance, on fait des enfants, on travaille et puis 
 pouf 
 on a cinquante ans. Ce sont des constats qu’on fait et on ne se rend pas compte de cette vitesse, mĂȘme si c’est trĂšs banal ce que je dis!

Pas du tout, c’est comme quand on a trente ans (rires).

Et bien moi quand j’avais trente ans, je me sentais trĂšs trĂšs vieille, peut-ĂȘtre plus vieille qu’aujourd’hui. C’est ça qui est bizarre, ce rapport au temps, d’oĂč cette chanson “Mon dedans vs mon dehors”.

Mes musiciens sont  beaucoup plus jeunes que moi, parfois m’appellent “maman”, ce qui est assez Ă©trange (rires), car je me sens complĂštement avoir leur Ăąge. C’est vraiment trĂšs Ă©trange cette sensation de dĂ©calage. J’ai l’impression de totalement les comprendre, mĂȘme si je suis plus vieille.

Tu as dĂ©jĂ  Ă©voquĂ© le musicien Marc MĂ©lia. qui t’accompagne sur le disque. Sur ce disque tes sons sont plus Ă©lectroniques qu’auparavant 
 C’est vraiment lui qui t’a mis sur cette voie ?

Je dois dire que j’écoute des styles musicaux trĂšs diffĂ©rents, mais j’ai beaucoup Ă©coutĂ© des projets Ă©lectroniques comme The Knife, Austra, ou encore Four Tet qui avait produit les deux derniers Neneh Cherry. J’ai adorĂ© ces deux derniers disques.

Et puis, sur la derniĂšre tournĂ©e, Marc Ă©tait bien prĂ©sent.  J’avais envie qu’il continue Ă  explorer ces sons Ă©lectroniques. Ça m’a amenĂ© dans d’autres sphĂšres et j’ai vu les possibilitĂ©s infinies qu’il pouvait apporter, mĂȘme si tout cela n’était pas forcĂ©ment prĂ©vu. C’est d’abord parce qu’on se sentait bien sur scĂšne que que je me suis dit qu’on allait essayer, et que Marc a ensuite produit le disque.

Cet album s’est donc produit sur la base d’un trio, avec Marc MĂ©lia et Ă©galement RomĂ©o Poirier ?

On Ă©tait d’abord quatre avec l’ancien guitariste StĂ©phane Daubersy qui a ensuite quittĂ© le projet. Et François Schulz du groupe Hoquets nous a ensuite rejoint. Multi-instrumentiste, il avait fait notamment un concept-album sur la Belgique trĂšs drĂŽle avec des instruments en bois. Cela a donc permis qu’on ait sur cet album des percussions organiques, et pas seulement provenant de machines.

Tu parles de percussion, cela nous fait penser Ă  l’intro de la premiĂšre piste “Juste de passage”, avec cette minute de batterie.  Toutes proportions gardĂ©es, il y a avait un mouvement qui nous a fait penser Ă  “Atrocity Exhibition” de Joy Division, qui plus est comme on sait que tu aimes la musique anglaise 


Ah oui pas mal ! En mĂȘme temps, ce son est bien tribal. AprĂšs, il y a des sons beaucoup plus synthĂ©tiques qui refroidissent ce cĂŽtĂ© “chaleur africaine”. C’est marrant que tu y entendes ça en tout cas, c’est chouette !

Et Ă©galement, Ă  propos de musique anglaise, on a remarquĂ© que c’est le seul album oĂč tu ne chantes pas au moins une chanson en anglais.

Oui, mais on avait Ă©crit une super chanson sur le thĂšme des love dolls  japonaises que je trouve absolument magnifique. J’avais travaillĂ© le texte avec une amie irlandaise, mais on ne l’a pas gardĂ©e car mon anglais n’était pas satisfaisant, peut-ĂȘtre “trop littĂ©raire”. En tout cas j’ai Ă©tĂ© super contente de travailler avec cette amie, surtout que c’était un exercice pour moi assez diffĂ©rent. Je venais avec mon texte et on cherchait ce qui convenait le mieux Ă©tant donnĂ© les possibilitĂ©s infinies des mĂ©taphores du vocabulaire anglais.

Il y a en effet des possibilités incroyables dans cette langue anglaise.

Oui 
 j’ai d’ailleurs commencĂ© par chanter en anglais. Mais j’aime chanter dans toutes les langues. J’ai dĂ©jĂ  chantĂ© en espagnol, allemand, italien
 J’aimerais un jour tenter le portugais et l’arabe. C’est d’ailleurs pour cette derniĂšre tentative que j’ai invitĂ© le chanteur Jawhar sur la chanson “La fissure”, mais au final nous n’avons pas traduit le texte, qui est restĂ© en français.

« Je n’ai pas besoin qu’on me raconte l’histoire des chansons pour ĂȘtre touchĂ©e. […] Je suis touchĂ©e par la musique, par la sonoritĂ© des mots, par l’Ăąme du chanteur. »

A propos de Jawhar sur le titre “La fissure”, la ressemblance de sa voix avec celle de Bertrand Belin est troublante 


Oui on me l’a beaucoup dit. Ce serait marrant de lui envoyer en disant “Regarde j’ai fait un morceau avec toi !”. (rires)  Mais en fait Jawhar a Ă©galement un projet qui s’appelle Offo Vrae et Ă  ce moment-lĂ  il travaillait ses textes  en français.

Tu as beaucoup tournĂ© et chantĂ© tes chansons en Angleterre. Quelle a Ă©tĂ© la rĂ©ception de tes textes de la part du public anglais ? As-tu eu l’impression d’avoir Ă©tĂ© comprise de ton environnement ? Cela nous fait penser Ă  ce que Mathieu Boogaerts a fait rĂ©cemment dans son album En anglais, prĂ©fĂ©rant Ă©crire ses chansons dans la langue de Shakespeare alors qu’il habitait Londres.

En fait je n’ai pas besoin qu’on me raconte l’histoire des chansons pour ĂȘtre touchĂ©e par la musique. J’écoute des chansons dans toutes les langues du monde, et je suis touchĂ©e par la musique, par la sonoritĂ© des mots, par l’ñme du chanteur.

Quand je suis allĂ©e chanter Ă  l’étranger, les gens me posaient des questions sur mes textes, mais pas systĂ©matiquement, heureusement pour eux ! C’est la force de la musique,  de pouvoir ĂȘtre comprise partout et de toucher les gens.

Ce que j’aime beaucoup aussi, c’est dĂ©couvrir le sens des chansons aprĂšs coup. Avec internet en l’occurrence, copier-coller les paroles, les mettre dans le traducteur, et dĂ©couvrir alors un sens que l’on ne soupçonnait pas. Je pense comme ça Ă  la chanson « Golden brown” de The Stranglers, qui parle d’addictions Ă  l’hĂ©roĂŻne alors que le morceau semble trĂšs lĂ©ger Ă  l’écoute.

capture du clip de « Mes pĂȘchĂ©s s’accumulent » (rĂ©alisation : Simon Vanrie)

Tu as commencĂ© Ă  Ă©crire tes chansons en 2007, aprĂšs avoir Ă©tĂ© interprĂšte. Avec le recul, quels sont pour toi les ingrĂ©dients essentiels qui font que l’écriture d’une chanson est terminĂ©e et que tu peux la dĂ©fendre ?

C’est difficile de se limiter, car on est vraiment dans un tout petit format avec la chanson. Je dirais donc que c’est Ă  partir du moment oĂč je sais que j’ai racontĂ© suffisamment de choses pour que la chanson puisse ĂȘtre comprise. C’est mon avis.

Les musiciens avec qui je travaille, notamment Marc qui est catalan mais qui maĂźtrise bien le français,  se laissent porter par la musique avant tout. Pendant la construction de l’album, ce n’est pas que je pouvais Ă©crire n’importe quoi sur ses compositions, mais il illustrait musicalement ce que j’avais envie de dire dans mes chansons, en leur donnant l’aspect dramatique. Ce que j’aimais bien d’ailleurs, c’est qu’il me disait : “on peut aussi proposer une musique trĂšs joyeuse sur un texte trĂšs grave”. Ça se fait dans la musique brĂ©silienne notamment. Et c’est vrai, il a raison, on est complĂštement libres. Ce n’est pas parce qu’on raconte quelque chose de trĂšs grave que la musique doit spĂ©cialement en rajouter une couche. J’aime bien ces idĂ©es de contraste.

Pour en revenir Ă  mes textes, je m’arrĂȘte donc lorsque je pense avoir racontĂ© suffisamment de choses pour ĂȘtre comprise. En mĂȘme temps, c’est trĂšs subjectif, et peut-ĂȘtre que les gens ne comprennent pas mes chansons ! (rires)

En tout cas, il y a souvent beaucoup de matiĂšre littĂ©raire, et plusieurs axes de lecture possibles dans tes chansons. Et au niveau du rĂ©sultat sonore, le texte fait souvent bloc avec la musique, on pense notamment Ă  ton titre “Comme des lapons”.

Ce titre, c’est celui sur lequel j’ai travaillĂ© le plus le texte. Pourtant, on ne dirait pas car il y a beaucoup de paroles qui se rĂ©pĂštent. Je n’arrivais pas Ă  terminer cette chanson, j’ai fait je ne sais combien de brouillons dessus. Et puis finalement, je me suis arrĂȘtĂ©e lĂ .

Et ça t’est arrivĂ© parfois d’abandonner une chanson ?

Oui oui bien sûr, il y a des brouillons qui restent des brouillons.

Ce titre “Comme des lapons” est vraiment le point de dĂ©part du disque. Je suis partie d’un carnet dans lequel j’écris  en lisant quant il y a un mot qui m’intĂ©resse. Il y avait Ă©crit dans ce carnet “odeur laponne”, et ça me faisait penser Ă  une odeur de vieille fourrure, de vieux renne.  Ça peut paraĂźtre complĂštement dĂ©risoire, mais l’album est parti de lĂ . Et je me disais que j’aimerais bien aller par lĂ -bas, en laponie, sur ces grandes Ă©tendues blanches oĂč on est portĂ© par des chiens de traineau 


Tu aimerais y enregistrer un disque par exemple ?

Ça coĂ»terait cher
 quoique on pourrait y emmener notre matĂ©riel, le mettre dans un petit chalet et enregistrer Ă  l’arrache !

Tu as dĂ©jĂ  eu l’occasion d’enregistrer Ă  l’étranger, je pense Ă  l’Andalousie pour ton album Vingt Ă  trente mille jours paru en 2000.

Oui, mais c’était Ă  l’Ă©poque oĂč il y avait beaucoup de moyens. OĂč on pouvait faire venir tout le monde et rester pendant un mois dans un studio. Aujourd’hui on pourrait trĂšs bien se redonner ces conditions lĂ , mais ce serait nous qui paierions.

On termine cet interview avec notre question ouverte habituelle, en te demandant une chanson francophone dont tu as envie de nous parler !

J’ai une idĂ©e ! Je pense Ă  “Chrysler rose” de Dashiell Hedayat. C’est une chanson oĂč il y a ces paroles superbes : “j’ai une Chrysler tout au fond de ma cour, elle ne peut plus rouler, mais c’est lĂ  que je fais l’amour”. C’est une chanson qui date de 1971, absolument gĂ©niale. Le chanteur a une voix avec des intonations Ă  la Bourvil, mais  derriĂšre c’est trĂšs rock et il y a une super basse.

Merci beaucoup pour ce sympathique moment Françoiz. On a trĂšs hĂąte de te retrouver sur scĂšne pour dĂ©fendre ce trĂšs bel album !


François Breut x Flux Flou de la Foule x paru le 09 avril 2021 (62TV records)

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est FRANCOIZ-BREUT_COVER_LD.png

Les pistes de l’album :

  1. Juste de passage
  2. Mes pĂ©chĂ©s s’accumulent
  3. La fissure (feat. Jawhar)
  4. DĂ©rive urbaine dans la ville cannibale
  5. Vicky
  6. MĂ©tamorphose
  7. La chute des damnés
  8. Comme des lapons
  9. Le fantĂŽme du lac
  10. Guata
  11. Mon dedans Vs mon dehors

Propos recueillis par Ryme et Simdo

Remerciements Ă  Morgane De CapĂšle et Boogie Drugstore

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