Accéder au contenu principal

đŸ”„ Lonny «Toutes les chansons de l’album mĂšnent Ă  cette petite action qui consiste Ă  passer le pas de la porte.»

© Frédérique Bérubé

Pouvoir revenir en prĂ©sence d’une ou d’un artiste sur l’Ă©criture d’un premier album est un moment privilĂ©giĂ©. Il s’agit d’apprĂ©hender une amorce vers des trajectoires encore insoupçonnĂ©es, un acte de naissance vers tout un champ des possibles. Dans le cas de Lonny, cette arrivĂ©e au monde s’est produite cet hiver, et cela ne pouvait en ĂȘtre autrement. Comme une Ă©closion provenant du silence assourdissant des flocons, une dĂ©chirure dont ont jailli les onze chansons pourtant incandescentes composant Ex-Voto, premier opus transi de tremblements, de dĂ©sirs de guĂ©rison, mais dĂ©jĂ  absolu.

Le pas de la porte est bien franchi, dehors il fait encore frisquet. Vite, place Ă  notre entretien, avant que le printemps n’arrive!


Piste 1 : Bonjour Lonny! Merci pour le temps que tu nous accordes. On a beaucoup apprĂ©ciĂ© ton premier album Ex Voto. Il contient une ambiance que je trouve trĂšs hivernale, mais il a en mĂȘme temps quelque chose de chaud, d’incandescent, pour reprendre le titre d’un de tes singles (Incandescente). Comment es-tu parvenue Ă  crĂ©er cette sensation de chaud-froid ? 

Lonny : J’ai toujours composĂ© en hiver. Je trouve que c’est la saison la plus inspirante. C’est une saison pleine de mouvements, et on a la possibilitĂ© de se rĂ©chauffer au grĂ© de tous ces mouvements. C’est d’ailleurs intĂ©ressant comme philosophie je trouve : commencer par la sensation du froid et ensuite se rĂ©chauffer, plutĂŽt que l’inverse. En tout cas, quand j’écoute de la musique, elle a trĂšs souvent cette vertu de me rĂ©chauffer. Elle est comme un “cocon” pour moi. 

Je n’écoute presque que des albums d’hiver. J’en parlais avec une journaliste tout Ă  l’heure, qui me demandait quel Ă©tait l’album d’hiver que je prĂ©fĂ©rais. Je lui ai dit que toute la musique que j’écoutais reprĂ©sentait, en somme, l’hiver. C’est une saison qui pour moi invite Ă  l’introspection. Dans le fait de composer de la musique, il y a originellement quelque chose de trĂšs hivernal je trouve. Et quand on a fait les arrangements de mes chansons, on les a ensuite voulu trĂšs proches de moi, et de cet aspect-lĂ  de ma musique. Je pense que cette ambiance dĂ©coule de cela. 

J’ai aussi un goĂ»t pour la musique lente et le “lent” de maniĂšre gĂ©nĂ©rale. J’aime les choses qui vont lentement. Je pense que c’est vraiment un aspect de mon tempĂ©rament, je suis quelqu’un d’un peu “polaire”, un “ours polaire qui ne va pas trop vite” (rires). Cela se traduit sur le tempo plutĂŽt tranquille de mes chansons. 

C’est Ă©galement intĂ©ressant ce que tu racontes sur l’ambiance de l’album, puisque concernant les textures des chansons, on a fait beaucoup de couches diffĂ©rentes au moment de l’enregistrement. Et c’était aussi une question de mix : j’ai voulu qu’on place des micros dans les piĂšces oĂč on enregistrait pour utiliser le moins d’effets possible par la suite. Pour obtenir le “mix” dĂšs la prise de son. 

D’oĂč  l’écho prĂ©sent parfois dans tes chansons ? 

Oui exactement, et tu vois, la chanson de l’album qui illustre le plus cela, ce serait “Black Hole”, oĂč on a vraiment l’impression que je suis trĂšs loin du micro. 

On a Ă©tĂ© vraiment bercĂ©s par l’hiver pendant l’enregistrement de l’album. A vrai dire, on a fait une session d’enregistrement en Ă©tĂ© et une session en hiver, mais la session en hiver a Ă©tĂ© la plus productive. On Ă©tait dans une maison au Canada avec de la neige partout. Ex Voto est donc bien un album “polaire” je crois. 

Lonny – Ex-Voto

Quand tu disais que les albums que tu Ă©coutais Ă©taient des albums d’hiver, tu penses en premier lieu Ă  des albums de folk ? 

Oui c’est ça, en tout cas des chansons acoustiques au coin du feu 


C’est lĂ  d’oĂč tu viens musicalement ?

Oui complĂštement! Et je voulais aussi rajouter quelque chose sur l’hiver et la musique : il y a un Ă©lĂ©ment,  dans la neige, qui invite beaucoup au silence. Et tu vois, l’hiver, c’est aussi un moment oĂč on part souvent du silence, du rien, et ce n’est qu’aprĂšs qu’il y a des choses qui apparaissent. On peut ensuite creuser ces premiĂšres inspirations et aller dans le dĂ©tail. 

Est-ce que ressurgissent parfois de ce silence hivernal des questions, des thĂ©matiques, des pensĂ©es qui peuvent ĂȘtre inquiĂ©tantes pour toi ? Je me dis que de ce silence peut provenir une certaine angoisse que tu canalises ensuite par ta musique. Aussi, il n’est sans doute pas innocent que tu Ă©voques la mort parfois dans l’album. On ressent  que c’est un album oĂč tu es en recherche d’un certain accomplissement face Ă  des peurs. 

Oui, et tu vois l’album s’appelle Ex Voto, comme un vƓu de guĂ©rison. Je pars de cet Ă©tat de terrassement total, de vide absolu et de dĂ©construction des illusions. Je pars de de ces espĂšces de nuits noires existentielles que tu peux traverser. Oui, effectivement, je pars donc d’un endroit assez angoissant et puis j’essaye ensuite de me dĂ©brouiller pour rĂ©chauffer tout cela, pour emmener ces choses ailleurs, les transformer. Ce sont ces transformations que j’aime bien. 

Piste 1 avait interviewĂ© l’artiste Chevalrex l’annĂ©e derniĂšre Ă  propos de son dernier album, et ce que tu dĂ©cris me fait penser Ă  ce qu’il nous avait dit alors. (NDLR : “La chose que je recherche quand je fais des chansons et que j’enregistre, c’est trouver une forme de souffle. Quand il est question de quitter ce qui nous ancre, le monde dans lequel on est, et d’échapper Ă  toute forme de contingences, de contraintes.”)

Ah, tu sais que j’ai beaucoup Ă©coutĂ© Chevalrex. Il m’a vraiment autorisĂ© plein de choses dans sa maniĂšre d’écrire. Le fait de me mettre Ă  Ă©crire en français a dĂ©clenchĂ© une quĂȘte d’auteurs Ă  Ă©couter pour moi, et il faisait partie de ces auteurs. C’est mon papa qui me l’avait fait connaĂźtre en m’offrant son album “Futurisme”, oĂč il y une chanson intitulĂ©e “Serpents” que j’aime beaucoup. 

« Il y a un endroit un peu magique dans lequel on se rend quand on fait de la musique. »

Tu parles de “transformation”. L’Ă©lĂ©ment maritime revient beaucoup dans ton album.  Etant donnĂ© que tu as souvent fait des voyages entre la France et le Canada, est-ce que la mer symbolise pour toi une frontiĂšre entre deux mondes, comme un “passage de transformation” dont on ressort diffĂ©rent. 

J’ai passĂ© pas mal d’heures Ă  regarder la surface de la mer. C’est beaucoup cette surface qui m’a intĂ©ressĂ©e. Mais toutes ces allusions n’ont pas Ă©tĂ© trĂšs conscientes. Ce sont mes musiciens qui m’ont dit un jour que j’avais vraiment une rĂ©currence Ă  Ă©voquer la mer! Et au moment oĂč on a rassemblĂ© les paroles, je me suis dit qu’en effet, c’était dingue comme j’en parlais souvent.  

RĂ©trospectivement, je me suis alors souvenue que j’avais beaucoup regardĂ© la surface de la mer. Je la considĂšre comme une intersection entre un monde et un autre. En fait, depuis que je suis petite, ce monde maritime me fascine complĂštement. J’ai passĂ© des annĂ©es Ă  penser qu’il y avait des sirĂšnes qu’on ne voyait pas 
 La mer, c’est le monde des profondeurs qu’on ne connaĂźt pas. Il y a aussi plein de lĂ©gendes qui vont avec. C’est un truc de fou quand mĂȘme les abysses par exemple, ces endroits mystĂ©rieux oĂč on ne peut pas aller 
 

En tout cas, ce qui me fascine, c’est bien cette surface de la mer. Cette surface qui cache plein de choses, et que je trouve complĂštement flippante finalement. Je ne vais jamais pas par plaisir Ă  la mer, je n’aime pas me baigner, elle me rend un peu triste. Je suis allĂ©e Ă  la RĂ©union rĂ©cemment, j’ai trouvĂ© cet endroit d’une mĂ©lancolie folle. Je n’irai jamais habiter Ă  la mer, mais c’est un Ă©lĂ©ment que je trouve fascinant et mystĂ©rieux. 

Ces allusions rĂ©currentes Ă  la mer que tu n’avais pas prĂ©vues prouve que dans ton Ă©criture, c’est aussi sĂ»rement ton inconscient qui a parlĂ©. Dans le titre de ton album, Ex-Voto, je crois qu’il y a aussi bien cette dimension mystique, non ? 

De tout façon j’ai l’impression que pour guĂ©rir et se transformer, on est quand mĂȘme obligĂ© de faire appel Ă  quelque chose de trĂšs mystique. J’utilise donc aujourd’hui ce mot de “guĂ©rison” pour parler de mon disque. Je ne parlais pas de mes chansons de cette maniĂšre avant, mais aujourd’hui je trouve qu’il rĂ©sonne beaucoup avec ce que je fais. Je ne suis pourtant ni croyante et encore moins dogmatique, mais il y a un endroit un peu magique dans lequel on se rend quand on fait de la musique. 

© Manon Ricupero

Dans ta maniĂšre d’écrire il y a aussi beaucoup de rĂ©fĂ©rences aux Ă©lĂ©ments naturels, dans une certaine tradition folk. J’ai donc l’impression que tu as bien rĂ©ussi Ă  faire du folk en français. Tes paroles se construisent de la mĂȘme maniĂšre qu’une chanson de Neil Young ou Leonard Cohen par exemple. 

Merci de dire ça ! A vrai dire, je n’ai Ă©coutĂ© que ces musiques lĂ  auparavant donc je n’avais presque que ça comme rĂ©fĂ©rence. J’ai quand mĂȘme essayĂ© de rajouter un peu plus de sens direct que quand j’Ă©crivais en anglais Ă  mes dĂ©buts dans la musique. Je me suis posĂ©e la question du sens en me disant : “si j’enchaĂźne ces deux mots-lĂ , est-ce que ça fait vraiment sens pour moi” ? 

Effectivement, j’aime les Ă©critures un peu abstraites, et c’est ce qui me plait dans le folk en anglais. J’ai beaucoup lu Johnny Mitchell, Bob Dylan, Leonard Cohen pour ne citer qu’eux. Ce sont trois plumes autant que des musiciens, ils ont une rĂ©elle Ɠuvre littĂ©raire.

En fait je n’ai pas spĂ©cialement voulu faire du folk en français, mais j’ai, plus simplement, voulu continuer Ă  crĂ©er ma musique en français. J’ai Ă©tĂ© bien inspirĂ©e par des artistes comme Baptiste Hamon, qui est un de mes meilleurs amis, mais Ă©galement Olivier Marguerit, Chevalrex dont on parlait, Bertrand Belin 
 J’essaye de me rattacher Ă  cette “constellation” artistique lĂ , plutĂŽt qu’à une autre. 

Est-ce que le fait d’avoir voyagĂ© au QuĂ©bec t’a Ă©galement inspirĂ© pour rĂ©ussir Ă  Ă©crire en français sur ta musique ? Je trouve qu’il est souvent trĂšs inspirant d’écouter des artistes quĂ©bĂ©cois dans la maniĂšre qu’ils ont d’associer une musique trĂšs anglo-saxonne et des paroles en français. Dans une forme trĂšs libre, qui paraĂźt spontanĂ©e 


Oui, et les artistes belges aussi ont souvent, je trouve, cette libertĂ©. Mais il est clair que les artistes quĂ©bĂ©cois s’autorisent souvent une forme de fantaisie. C’est dĂ©tendu, c’est un peu festif, ça peut ne pas faire sens, ça peut ĂȘtre loufoque. Il y a une forme de loufoquerie que je n’ai jamais trop retrouvĂ©e en France, et que j’estime ne pas faire du tout non plus d’ailleurs. 

Il paraĂźt plus  facile et Ă©vident pour ces artistes d’écrire en français et de le relier Ă  quelque chose de trĂšs musical. Je pense Ă  des artistes comme Safia Nolin qui est super inspirante. Je pense Ă  KlĂŽ Pelgag aussi, une reine du loufoque et qui, en mĂȘme temps, arrive Ă  ĂȘtre trĂšs Ă©mouvante. 

En France, c’est culturel je crois, on attache parfois plus d’attention aux textes qu’à la musique. On peut parfois te dire : “un piano ? mais attends, j’ai un super plugin de piano, ça fera l’affaire”. 

Jessy Mc Cormack, qui a produit ton album, avait bien lui cet hĂ©ritage musical anglo-saxon ? 

Oui, et c’était encore mieux pour moi car j’allais directement lĂ  oĂč je voulais aller, c’est-Ă -dire avoir un son anglo-saxon, sans qu’on me dise “ah mais lĂ  on entend pas le texte”. C’est mĂȘme moi qui ait beaucoup demandĂ© Ă  monter les voix dans le disque. Au dĂ©part, elles Ă©taient noyĂ©es dans la musique, c’était presque du Tame Impala 
 (rires) C’était super en tout cas de travailler avec Jessy qui a une approche trĂšs rock, trĂšs blues. Il vient de lĂ  en tout cas. C’est un producteur de gĂ©nie.

Entre toi et ton hĂ©ritage musical plus francophone et lui, cela a crĂ©Ă© un bon mĂ©lange au final 
 

Oui. On a aussi beaucoup eu de conflits avec Jessy, mais dans le bon sens du terme, on a chacun un peu tirĂ© de notre cĂŽtĂ©. Le mix a Ă©tĂ© long, compliquĂ©. Je tenais Ă  plein de choses, et lui moins. Mais j’avais confiance en nos conflits! J’étais contente d’avoir des conflits avec lui. Je savais que s’il tenait Ă  quelque chose, c’était pour une bonne raison, car il croyait en ce qu’il faisait. Par contre, je n’ai pas fait une seule concession, je suis contente de mon album de A Ă  Z!

On a dĂ©jĂ  beaucoup parlĂ© de la mer. La chanson sur la Normandie, c’est par rapport Ă  une attache personnelle que tu as avec cette rĂ©gion ? 

Je suis allĂ© beaucoup en Normandie pour Ă©crire, ce n’était pas trĂšs loin de Paris, c’était calme et pas trĂšs cher. C’est donc un peu le hasard qui m’a amenĂ© lĂ -bas. Et les Normands, je les trouve chouettes, ils me font parfois marrer. Je ne sais pas, ils ont un truc un peu “rustre” que j’adore 
 Enfin bref, dĂ©solĂ©, je n’ai pas beaucoup d’autres choses Ă  raconter sur cette chanson (rires) ! Disons que c’est une chanson qui contient un aspect un peu romantique des choses.

© Manon Ricupero

« Je ne trouvais pas mes limites, mes frontiĂšres. Ce “tu” permet de remettre ces frontiĂšres, ne pas se faire avaler par ce qui est extĂ©rieur Ă  soi. Â»

Tu as dis dans une des interviews que tu as mis dans ton premier album tout ce que tu avais sur le cƓur depuis l’enfance. Tu penses que tu as rĂ©ussi Ă  retranscrire tout ce qui te pesait depuis toutes ces annĂ©es ?

En fait j’ai surtout dit ça en pensant au fait que le premier album marque gĂ©nĂ©ralement comme une “naissance”. Quand tu fais un second album, tu vas plutĂŽt puiser dans ce qui s’est passĂ© entre ton premier et ton deuxiĂšme album. Mais ce premier album, il a Ă©tĂ© puisĂ© entre moi, aujourd’hui, et moi Ă  ma naissance. C’est surtout ça que je voulais dire par lĂ . 

Ce n’est donc pas que je voulais dĂ©charger absolument tout ce que j’avais sur le cƓur, mais plutĂŽt ramener dans cet album tout ce que je n’avais pas dit ou Ă©crit avant. Cela remonte donc Ă  mes premiĂšres Ă©critures, Ă  des souvenirs assez archaĂŻques. Et Ă  des sentiments trĂšs existentiels aussi, car c’est un premier album trĂšs centrĂ© sur moi finalement. C’était une Ă©criture de chansons trĂšs intime. 

Peut-ĂȘtre que pour mon prochain album, je parlerai d’un sujet extĂ©rieur Ă  moi, de quelqu’un d’autre, je n’en sais rien. LĂ  je n’ai pas pu faire autrement que d’essayer de me dĂ©finir, d’accoucher de moi-mĂȘme en quelques sortes 


De te situer ?

De me situer, c’est exactement ça, c’est un trĂšs bon mot, merci. De me situer par rapport au monde. Je le reprendrai ! 

Tu t’adresses souvent Ă  un “tu” dans tes chansons. Ça te permet justement de t’extĂ©rioriser dans ce procĂ©dĂ© d’écriture trĂšs personnel, de te confronter Ă  quelqu’un d’autre dans ton discours ? Ou alors, ce “tu”, c’est toi ?

Ça dĂ©pend des chansons ! De temps en temps je pense que c’est moi. C’est une maniĂšre de m’auto-dĂ©crire certainement. Mais justement c’est aussi une façon pour moi de me situer. Parler d’un “tu”, d’un “toi”, c’est dĂ©finir tout ce qui n‘est pas moi. Le “tu” c’est un peu ça finalement, c’est tout ce monde extĂ©rieur. 

Je pense Ă  la chanson “Comme la fin du monde” qui est une chanson sur le fait de ne pas arriver Ă  comprendre qui on est au milieu des autres gens, ou face Ă  quelqu’un d’autre. Ne pas comprendre ces frontiĂšres. Et donc c‘est une chanson qui vise beaucoup Ă  essayer d’en mettre une. C’est une chanson qui dit : “moi je m’arrĂȘte lĂ , lĂ  est ma limite, et au-delĂ  de cette limite vient le reste du monde.” C’est quelque chose qui a Ă©tĂ© pour moi une grande souffrance pendant longtemps. Je n’arrivais pas Ă  me situer. 

Par rapport aux autres ?

Par rapport aux gens, par rapport au monde. J’avais l’impression d’ĂȘtre un peu “transparente”. Je pense que c’est quelque chose qui arrive souvent aux femmes malheureusement. Je ne trouvais pas mes limites, mes frontiĂšres. Ce “tu” permet de remettre ces frontiĂšres, de ne pas se faire avaler par ce qui est extĂ©rieur Ă  soi. 

Je pense maintenant Ă  cette derniĂšre chanson de l’album “Allez Chagrin”. Ses paroles m’ont fait penser Ă  la chanson de Barbara, “La Solitude”, oĂč cette derniĂšre personnifie rĂ©ellement sa solitude. “ Partout, elle me fait escorte, et elle me suit, pas Ă  pas. Elle m’attend devant ma porte, elle est revenue, elle est lĂ . La solitude, la solitude.” 

Oh, oui, tout Ă  fait. Je pense qu’elle a dĂ» beaucoup m’inspirer pour cette chanson, car je l’ai beaucoup Ă©coutĂ©e. J’ai dĂ» l’ingĂ©rer et la restituer sans mĂȘme le savoir 
 

J’aime bien cette idĂ©e de personnaliser un sentiment comme cela, de lui donner une forme humaine. C’est une forme de deuil en fait de quitter le chagrin ou la solitude. Si j’écris des chansons, c’est pour cela, c’est pour lĂącher prise, dire au revoir 
 C’était d’ailleurs hyper important pour moi que cette chanson soit la derniĂšre de l’album. 

Je n’écoute pas trop de chansons françaises mais, pour le coup, j’écoute Barbara. Car, finalement, c’est un style en soi Barbara 
 C’est marrant car j’ai Ă©coutĂ© sa chanson “Drouot” ce matin, je ne sais pas si tu la connais. Elle est hallucinante. Drouot dĂ©crit le lieu d’une salle des ventes aux enchĂšres, et la chanson raconte une dame qui n’a plus de sous, qui a un ancien amant. Cette dame revoit des objets qu’elle n’avait jamais  revus et qui sont mis aux enchĂšres. Et elle n’a pas assez d’argent pour les racheter. C’est bouleversant. Elle chante : “les choses murmures si nous savons entendre.” C’est d’une beautĂ© 


Pour en revenir au sentiment de solitude, je crois que ça peut aussi ĂȘtre un choix au fond de sortir de la tristesse. A un moment donnĂ©, tu dois choisir. En fait, on ne sert Ă  rien en Ă©tant tristes : on peut finir par se dire : “je suis lĂ , on est tous les deux lĂ , dans une piĂšce sombre, il y a du soleil dehors, et on s’embĂȘte!” C’est trĂšs ennuyeux finalement le chagrin, ce n’est pas seulement Ă©pique ou hĂ©roĂŻque. Et si personne ne dĂ©cide de bouger, tu peux rester Ă©ternellement dedans. J’ai vraiment la sensation que certaines personnes que je rencontre sont dans une salle d’attente, attendant que quelque chose vienne, et cette chose ne vient jamais parce qu’elles ne dĂ©cident pas d’en sortir. 

Donc cette chanson c’est vraiment cette action de sortir d’une piùce sombre que je voulais restituer. Et c’est donc pour cela que je voulais la mettre à la fin, car finalement toutes les chansons de l’album mùnent à cela : cette petite action qui consiste à passer le pas de la porte.

Est-ce que ta crĂ©ation, c’est aussi ce qui te guĂ©rit de cette mĂ©lancolie ?

Oui, complĂštement, essayer de transformer les choses, c’est ce qui guĂ©rit. Finalement pour aller mieux il faut Ă©crire, et en mĂȘme si tu Ă©cris c’est que tu vas dĂ©jĂ  mieux. Donc, entre ces deux moments, il y a cette zone un peu mystique. 

Quand on ne va pas bien, on n’arrive pas Ă  Ă©crire finalement ?

Oui, et d’ailleurs il y a un super documentaire sur Nick Drake oĂč sa mĂšre ou sa sƓur racontent que quand il n’allait pas bien, il n’écrivait pas de chansons. Les chansons si tristes de Nick Drake, qu’on imagine Ă©crites dans la souffrance, ont en fait Ă©tĂ© Ă©crites quand il allait mieux. Quand il n’allait pas bien, il Ă©tait certainement prisonnier de sa chambre comme tout le monde 
 Donc si tu Ă©cris c’est dĂ©jĂ  que tu vas mieux, mais c’est en mĂȘme temps ce qui te permet d’aller mieux. 

L’image de l’artiste torturĂ©-e qui, par sa souffrance, arrive Ă  Ă©crire ses meilleures chansons, c’est un vrai mythe ? 

Ce serait un peu grossier de voir les choses comme cela, ça manque de nuances. Personnellement ce n’est pas la souffrance que je vais chercher quand j’écris, mais plutĂŽt le questionnement, les choses que je ne comprends pas. L’artiste maudit 
 je trouve que c’est plutĂŽt une posture. Quand tu ne vas pas bien, je pense que tu ne peux rien faire. Moi je mange des chips en tout cas quand je ne vais pas bien 
 (rires)

Parlons de ta chanson “Midsummer”. Je t’ai vu la chanter en session au Trois Baudets avec beaucoup d’intensitĂ©. Tu cries, mĂȘme, Ă  un moment du morceau. Comme si tu recherchais cette intensitĂ© dans l’interprĂ©tation d’une chanson plutĂŽt douce Ă  la base. 

Midsummer est une chanson qui parle de naissance. Je la commence souvent tout doucement et puis elle se densifie au fur et Ă  mesure qu’elle avance, comme on se densifie en arrivant au monde. Donc, ça a du sens pour moi de la chanter de cette maniĂšre. Je cherche toujours une maniĂšre de crier en la chantant, ce qui est parfois trĂšs foireux, mais qui parfois sort trĂšs bien. 

Tes paroles se font Ă©galement plus frontales dans cette chanson : “Qu’on me laisse une nuit, dans les bras la mer. Qu’on me laisse ĂȘtre ici, l’animal et l’éther. Qu’on me laisse ĂȘtre ici, car il faut bien s’y faire.” Ça, additionnĂ© Ă  l’intensitĂ© de ton interprĂ©tation, ça donnerait presque des frissons!

Oh, merci ! Sur scĂšne, j’ai d’ailleurs changĂ© les paroles de cette chanson. Je chante “Qu’on me laisse une nuit, dans les bras de ma mĂšre”. Je change souvent mes paroles sur scĂšne.

Quel est le moment oĂč tu te dis qu’une de tes chansons pourra ĂȘtre dĂ©fendue ? Que tu as son “squelette” ? 

Olala, c’est une grande souffrance pour moi! HonnĂȘtement, et je vais te rĂ©pondre trĂšs pragmatiquement, je les envoie Ă  ma petite fĂ©e qui est mon manager et mon producteur. Et c’est lui qui me dit. Je n’arrive pas Ă  le faire seule. Ca peut aussi ĂȘtre parfois d’autres personnes. Par exemple sur la chanson Black Hole, que j’ai Ă©crite littĂ©ralement en dix minutes Ă  la guitare et qui n’a jamais bougĂ© aprĂšs ça – c’est d’ailleurs la premiĂšre fois que ça m’arrivait – je l’ai tout de suite envoyĂ© Ă  mon ami Henri Rouiller avec qui j’ai un peu co-Ă©crit mon album, et qui m’a conseillĂ© de ne rien toucher. C’est vraiment une relation de confiance, c’est l’autre qui me dit. Je suis encore un peu un bĂ©bĂ© avec tout ça, j’espĂšre qu’un jour je serai plus autonome. J’envoie aussi beaucoup de chansons Ă  mon ami et artiste Baptiste Hamon, que j’estime et qui me fait des retours.  

Quelque part, si on ne m’avait pas dit de faire un album, je n’en aurais peut-ĂȘtre pas fait. Si on ne m’avait pas fait des compliments sur ma musique et incitĂ© Ă  continuer, je ne serais peut-ĂȘtre pas devenue artiste. J’étais plus destinĂ©e Ă  ĂȘtre mĂ©lomane que musicienne- crĂ©atrice. Si on ne m’avait pas poussĂ© Ă  Ă©crire-composer, j’aurais peut-ĂȘtre Ă©tĂ© accompagnatrice, j’aurais fait de la musique avec des gens mais sans ĂȘtre sur le devant de la scĂšne. Et j’ai encore aujourd’hui beaucoup besoin qu’on me pousse.

En mĂȘme temps, tu n’en es encore qu’à tes tous dĂ©buts avec ce premier album.

Oui, et c’est pour ça que tous les commentaires sur mes chansons sont trĂšs prĂ©cieux. Quand tu me dis toi-mĂȘme qu’une de mes chansons est rĂ©ussie, ça me fait trĂšs plaisir et je t’en remercie. 

Je fonctionne beaucoup avec des personnes de confiance artistique et affective. Je n’attends pas qu’il y ait une hype autour de ma musique, des passages tĂ©lĂ© ou autres. Pour la sortie de mon single “Comme la fin du monde”, il n’y a eu aucune hystĂ©rie de la part des gens qui m’écrivaient, mais je sentais qu’ils avaient Ă©coutĂ© la chanson, et qu’elle les avait touchĂ©s. Je lisais donc leurs commentaires, que je trouvais hyper centrĂ©s sur eux et pas du tout superficiels. Et ça m’a fait du bien. Je n’ai pas envie que les gens s’agitent avec ma musique, j’ai envie qu’ils se centrent. 

Pour dĂ©cider qu’une chanson est finie, je vais plutĂŽt chercher de la justesse dans le retour des personnes que des chiffres. Je crois que c’est Ă  partir de lĂ  que les choses durent. Les carriĂšres de chanteurs ou chanteuses qui me font rĂȘver sont faites de ça. Je crois finalement aussi que j’aime bien que les choses restent confidentielles. C’est mon cĂŽtĂ© un peu lunaire je crois, plus que snob. J’aime bien avoir le sentiment de dĂ©nicher moi-mĂȘme les choses que j’apprĂ©cie.

Merci beaucoup pour ce joli moment Lonny. Pour finir, tu peux nous citer une chanson francophone de ton choix. 

Je vais te citer une chanson qui je crois  va te faire marrer. C’est Plastic Bertrand – Tout petit la planĂšte. Elle est hyper Ă©mouvante je trouve. Et son thĂšme ressemblerait presque Ă  du François de Roubaix. Je l’ai Ă©coutĂ© par hasard dans un blind test, et je l’aime beaucoup.


Lonny x Ex-Voto x paru le 21 janvier 2022 (Horizon/Un Plan Simple)

Les pistes :

  1. Incandescente
  2. Comme la fin du monde
  3. Avril Exil
  4. Eteins la mer
  5. Mid Summer
  6. Black Hole
  7. Dans la maison des filles
  8. (Not So Sad) Love Song
  9. Le goĂ»t de l’orge
  10. Le sable normand
  11. Allez chagrin

Retrouvez Lonny en concert

Propos recueillis par Simdo

Remerciements Ă  Margaux Charmel

Catégories

Interview

Étiquettes

, ,

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icÎne pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez Ă  l’aide de votre compte WordPress.com. DĂ©connexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez Ă  l’aide de votre compte Twitter. DĂ©connexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez Ă  l’aide de votre compte Facebook. DĂ©connexion /  Changer )

Connexion Ă  %s

%d blogueurs aiment cette page :